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Sans contrats aidés, le football amateur breton hors-jeu ?

  • 9 janv. 2020
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 avr. 2020

ENQUÊTE - 24/02/19



La baisse de 72% en trois ans des contrats aidés, transformés début 2018 en "parcours emploi compétences", affecte les associations et notamment les clubs de football amateurs. En Bretagne, "terre de ballon rond", cette mesure soulève de nombreux enjeux : l'employabilité des plus précaires, la vitalité du mouvement sportif, mais aussi la solidité du tissu social local. 


"Je donne une consigne, on me dis "j'ai la flemme". Est-ce que vous trouvez-ça normal ?! Dans un sport individuel, ça ne me dérangerait pas plus que cela. Au football, c'est un peu plus emmerdant...parce qu'il y a les copains autour !"


Ce n'est ni la morsure du froid hivernal, ni les devoirs, qui ont eu raison de la motivation des jeunes de l'AS Servel Lannion (A.S.S.L) : c'est les vacances, et le stade Yves Le Barzic, du nom du père fondateur du club érigé en 1966, est inondé d'un soleil chaud d'après-midi. Ce club des Côtes-d'Armor aux 320 licenciés, dont 110 à l'école de foot, est niché dans un petit village de la commune de Lannion, à quelques encablures de la mer et du relief granitique. 


En Bretagne, le ballon rond a aussi toute sa place sur la carte postale : le nombre de licenciés à la Ligue de Bretagne de football culminait à 147 000 en 2016, selon les chiffres de la Fédération Française de Football (FFF), faisant de la région le quatrième bassin de foot le plus important en métropole derrière des poids lourds démographiques comme Paris-Île de France, Rhône-Alpes et Nord-Pas de Calais. En 2015, on y dénombrait selon la Région approximativement 1100 clubs, fournissant environ 1330 emplois dont 850 dans des clubs amateurs. 


À l'instar de nombreux clubs amateurs, l'AS Servel Lannion fonctionne grâce au travail de bénévoles. Ici, ils sont une cinquantaine à s'affairer toute la saison pour organiser les entraînements et les tournois, encadrer les jeunes, gérer le matériel, entretenir les terrains ou s'occuper du site internet. 


Le bénévolat, c'est un peu le modèle économique par défaut du foot : le sport est le secteur le plus doté en bénévoles dans la région. En 2016, environ 77% des clubs sportifs comportaient moins de trois salariés, selon l'association Réseaux et Solidarités. Mais pour mener à bien leur projet, les associations sportives ont également recours aux emplois aidés. 


L'emploi aidé, c'est un « travail dérogatoire au droit commun pour lequel l’employeur bénéficie d’aides […] », selon la définition de l’INSEE. En bref, l'Etat prend en charge une partie du salaire de la personne, et la structure d'accueil s'engage à la former. Un outil qui doit notamment servir de tremplin pour les précaires du marché du travail. Depuis plusieurs années pourtant, l'État réduit le nombre de contrats aidés budgétés : de 459 000 en 2016, on n'en comptait plus que 200 000 en 2018, selon les chiffres du Monde. 


"Nous avons eu Cédric, qui était en contrat d'accompagnement dans l'emploi (CUI-CAE), de novembre 2016 à novembre 2017. On recherchait quelqu’un qui puisse gérer l’école de foot. C’était une mission de 20 heures par semaine, même si je pense qu’il en faisait un peu plus : planifier les séances, les diriger, s’occuper du site internet, des inscriptions pour les tournois, assurer une synchronisation entre les différents éducateurs. Le but, c’était qu’on l’intègre au niveau du club, qu’on le forme, il devait passer les formations diplômantes d’éducateur de football. Après un an, l’idée était de le renouveler une fois, ce qui a été impossible. ll a terminé la saison jusqu’en juin 2018, même s'il n’était plus sous-contrat", témoigne Antoine Le Coz, président de l'A.S.S.L. 



"J’ai l’exemple d’un club, pas en Bretagne, dont toute l’équipe première était sous contrats aidés ! Pour ce club, ce sera compliqué de garder son équipe. Il a joué avec le feu, et il a perdu", Antoine Le Coz, président de l'AS Servel Lannion. 


L'emploi aidé, un outil qui présente des limites


Une coupe que le gouvernement a justifiée dans son projet de loi de finances 2018, argumentant que les contrats aidés « se sont révélés inefficaces pour traiter la question du chômage de longue durée et de l’insertion des jeunes dans l’emploi. Ils conduisent trop souvent à maintenir leurs bénéficiaires dans une situation précaire, sans perspective de retour pérenne à l’emploi. »


Selon Antoine Le Coz, ce type d'emploi paye aussi de nombreux cas de fraude quant à son utilisation : "Je pense qu’il y a eu pas mal de dérives. Je sais que dans des agglomérations un peu plus importantes, il y a des clubs qui avaient 5, 6 contrats aidés. En fait, c’était des paiements de joueurs déguisés : ils s’occupaient d’une équipe un samedi matin et c’était tout", raconte le président de l'A.S.S.L.




"J’ai l’exemple d’un club, pas en Bretagne, dont toute l’équipe première était sous contrats aidés ! Pour ce club, ce sera compliqué de garder son équipe. Il a joué avec le feu, et il a perdu. Nous on a joué le jeu de la formation. Il y a eu tellement de dérives qu’à un moment, c’est compliqué. Je comprends la décision de l’Etat en ce sens", explique-t-il. 


Un constat également partagé par Pierre Rondeau, économiste du sport : « C’est vrai, beaucoup de clubs amateurs profitent des contrats aidés pour faire signer, en CFA, N1, N2, N3, des contrats professionnels aux joueurs...alors que les contrats aidés sont faits pour la réinsertion !"


Après le départ de leur employé sous contrat aidé, ce sont les bénévoles de l'AS Servel Lannion qui ont repris des missions supplémentaires. Un retour à l'organisation initiale, mais une charge de travail plus lourde, forcément. Le club n'a pas recherché de nouveaux candidats en emploi aidé, du fait de la baisse de l'aide de l'État et du caractère chronophage de l'expérience, malgré tout positive. Le coût de la formation, de 3000 euros, représentait un effort non négligeable pour le club sang et or, doté d'un budget de 90 000 euros.


À l'heure de chercher un contrat aidé, le petit club breton a pu constater la grande hétérogénéité des candidatures : "On a eu de tout au niveau des entretiens ! On a eu des gens qui faisaient de la logistique, de la maintenance, des couvreurs...on a eu un maçon ! On a reçu des CV de Pôle Emploi et des candidatures spontanées. Des fois, on se demandait : "qu'est-ce que ça vient faire là ?", se rappelle Antoine Le Coz. "On recherchait plutôt un profil de sportif, qui avait déjà fait ce genre de mission, qui avait déjà travaillé au contact des enfants…Le but c’est l’insertion, donc il faut qu’il y ait une cohérence."


Le football amateur, victime d'une politique sportive élitiste ?


La baisse des contrats aidés a "clairement un impact très négatif", assure Pierre Rondeau. "On ne cesse de réduire la voilure au profit d’une politique d’austérité, de rigueur, de récession. La place du sport se réduit comme peau de chagrin au profit de quelques belles images, comme la réussite du Paris SG ou de l’organisation des Jeux Olympiques en 2024. Mais le sport amateur se déprécie". Il rajoute : « On se gargarise d’avoir obtenu l’organisation des Jeux Olympiques. C’est une politique communicationnelle, une logique à court terme et élitiste, on met en avant la réussite française sur la scène internationale et on oublie les sports amateurs".


Le budget alloué aux sports en France est en effet passé de 481 à 451 millions d'euros entre 2018 et 2019. Aussi, le Centre National pour le Développement du Sport (CNDS) a vu ses moyens divisés par deux en 2018. Les symptômes d'un désengagement de l'État auprès du sport amateur. 

« Au niveau du sport, le contrat aidé peut permettre de faire réellement un premier pas en tant qu’employé sous contrat, sinon, cela se fait de manière plus dissimulée dans le monde du sport. Il n’y a pas souvent d’argent alloué à cela » confie Gwen Toanen, passé sous contrat aidé au Stade Briochin il y a deux ans, où il officiait alors comme responsable des U13 et éducateur référent sur les U17.


"Il y a dix ans, on avait la subvention du CNDS tous les ans, sans problème", explique Antoine Le Coz. "Maintenant, on l’a tous les 2, 3 ans parce qu’on a un certain rôle social sur le territoire, par rapport au travail réalisé dans les quartiers de Lannion comme Ker Uhel ou Ar Santé-les Fontaines. On fait la promotion du foot en organisant des tournois sur des city stades par exemple. C’était une des missions du contrat aidé à l’époque". 


"Sans le football amateur, il n’y a pas de formation pour la jeunesse. Dès maintenant, on coupe les aides au sport amateur, on se tire une balle dans le pied", Pierre Rondeau, économiste du sport.

Des associations sportives dépourvues de leurs contrats aidés, c'est aussi le risque de distendre le lien, notamment dans les territoires ruraux. Leur "utilité sociale" est trop souvent oublié, rappellent les sénateurs Alain Dufaut et Jacques-Bernard Magner, dans le rapport d'une mission d’information sur les conséquences de la baisse des contrats aidés dans le secteur associatif. 


"Le caractère accessible de la pratique sportive amateur, vecteur de lien social, les contrats aidés représentant près de 20 % de l’emploi dans le secteur, et sans lesquels les cotisations des adhérents pourraient augmenter ; le besoin social de ces activités n’est pas à démontrer. Et les retombées en termes d’utilité sociale – lorsqu’elles peuvent être mesurées – sont parfois supérieures au coût du contrat", écrivent-ils. 



« Le football amateur, au-delà d’être un service public, de proximité, de cohésion, de solidarité sociale, permet de produire les footballeurs d’excellence pour l’équipe nationale. Sans le football amateur, il n’y a pas de formation pour la jeunesse. Dès maintenant, on coupe les aides au sport amateur, on se tire une balle dans le pied", alerte Pierre Rondeau.

Car avant de devenir stars planétaires dans les clubs étoilés d'Europe, les futurs Kylian Mbappé ou Antoine Griezmann ont de grandes chances de faire leurs premiers éclats dans des clubs amateurs. Moins faits de strass, mais tout aussi importants. Et Pierre Rondeau de conclure : "Comment faire émerger une génération sportive sans des structures pour accueillir la jeunesse et la former à l’excellence ? Dans les banlieues, les villages et partout ailleurs, on détricote l’essence même du lien social local… »



 
 
 

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